d'après la première phrase du livre d'Elena Ferrante Les jours de mon abandon
Un après midi, aussitôt après le déjeuner, mon mari m'annonça
qu'il voulait me quitter.
Il avait son air arrogant, froid, et un reste de pudding sur le
bord de la lèvre.
Je regardais son visage. Un regard ennuyé sous des sourcils
épais, le nez droit un peu trop long, le début d'une ride sur le
coin de la bouche, la mâchoire carrée, musclée, le cheveu noir
coupé court.
Il se leva brusquement et sortit de la salle à manger.
Je restai là, hébétée, ma cuillère dans la main. Il avait plu
toute la matinée ce jour là, et dans le miroir, en face de moi,
je pouvais voir à travers la fenêtre, le soleil. Une heure
s'écoula, peut être plus.
Je lâchai enfin ma cuillère. Sur la table deux assiettes sales,
le pudding entamé et la bouteille de rouge achetée au
supermarché près de la maison. Je me levai et débarrassai.
J'enlevai la nappe à fleurs et la pliai minutieusement, puis je
la rangeai dans le buffet du salon. Celui là que maman m'avait
ramené de Chine il y a un an.
Je le vis. Il était dans son fauteuil, fumant. Je n'aimais pas
qu'il fume. Je m'assis sur ma chaise et tricotai.
Aujourd'hui je suis allée chercher des pruneaux au supermarché.
Il faisait beau mais un peu frais. J'avais mis ma belle
redingote bleu indigo que je mets au début du printemps. Devant
le magasin, j'ai rencontré Hélène. Elle a de plus en plus de mal
à marcher. C'est elle qui m'a appris la recette du pudding aux
pruneaux.
À midi j'ai préparé le déjeuner. Mes doigts me faisaient mal. Le
médecin m'a dit que c'est l'arthrose.
À la fin du repas, je suis allée dans le salon, ranger la nappe
dans le buffet. Je me suis assise sur ma chaise et me suis mise
à tricoter.
Je le regarde.
Il est dans son fauteuil et fume. Je ne supporte plus qu'il
fume. Il a son regard fatigué sous ses sourcils épais, le nez
droit beaucoup trop long, deux rides profondes sur le coin de la
bouche, la mâchoire carrée, flasque, le cheveu gris coupé court.
Rien n'a changé depuis cet après midi d'avril. Nous vivons comme
avant. Sauf que depuis, moi, j'attends.
J'attends qu'il parte.
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