J’ai ouvert les yeux. Tout est silencieux. La pièce est encore sombre. Le drap, qui a glissé au bout du lit durant la nuit, s’enroule autour de mes pieds ; il fait chaud. Mes yeux sont encore lourds de sommeil. En m’appuyant sur les coudes je me redresse un peu pour regarder la porte, elle est fermée. Juste à côté, un rayon de soleil qui se glisse entre le vieux bois des volets fait briller la poussière et dessine un petit trait jaune sur le mur.
Tout est silencieux. Je m’assois sur le lit en me frottant les yeux. Pourquoi est-ce que je me suis réveillé ? J’ai envie de dormir. A côté de moi, dans le lit, tout le monde dort encore. Abdel et Zita, mon frère et ma sœur, ne bougent presque pas. Ils dorment l’un sur l’autre, comme si on les avait posés là. On dirait des personnages pour jouer, mais en très grand. J’aimerais bien avoir de grands jouets.
Le lit est très haut, mais j’ai beaucoup grandi. Je me mets sur le ventre au bord du matelas, les pieds dans le vide, et je tends les jambes loin, doucement, jusqu’à ce que je sente sous mes orteils le gros tapis épais posé à côté du lit. Le tapis est rouge et bleu, mes pieds sont tout noirs. Ils sont sales, Maman va être fâchée. Elle dort dans le grand fauteuil près de la porte, maman ne travaille pas aujourd’hui. Le trait de soleil sur le mur s’arrête à côté de sa main. La poussière s’agite doucement dans la faible lumière, comme si quelque chose l’avait fait bouger. Est-ce que c’est Maman qui a dessiné sur le mur avec le soleil ?
J’ai faim. Je vais prendre du pain et aller les voir ; ils ont faim le matin, comme moi. Et d’ailleurs où sont-ils ? Je ne les entends pas, ils dorment tard aujourd’hui ! Je sors de la maison et je les cherche partout dans la rue, qui s’éveille au son des bruits quotidiens. Où sont-ils ? Le boulanger ne comprend pas qui je cherche ; les gens de la rue ne m’écoutent pas ; seul le vieux monsieur qui habite dehors, en bas de la rue, près du magasin rouge, me dit que cette nuit ils sont tous partis. Moi je crois qu’ils sont allés un peu plus loin. Je vais les chercher, il y a beaucoup de rues dans ma ville. Maman m’a dit qu’elle s’appelle Istanbul.
Je marche partout et je les appelle. Enfin je ne les appelle pas vraiment, je ne connais pas leurs noms, mais je fais du bruit en criant. Ils vont m’entendre. Comme je ne les trouve pas je commence à être inquiet, ils sont peut-être partis loin, ils sont peut-être perdus. Je cours vers la plage où on va jouer souvent.
Il n’y a personne sur la plage. Le vieux monsieur de la rue a peut-être raison, ils sont partis. Je m’assois sur le sable et j’attends. J’attends longtemps. Mais personne ne vient. Ils sont partis. Je suis triste.
Je rentre à la maison. Sur le chemin j’entends des grands, ceux qui travaillent sur les bateaux, dire que c’est terrible. Ils disent qu’ils courent sur la plage, ensemble. Ils disent qu’ils ont pris un grand bateau et qu’ils sont partis sur une ile, celle qu’on voit quand on est en haut de la ville. Ils disent qu’ils sont là-bas, tous ensemble.
Je suis trop petit pour aller là-bas. Je suis triste.
Les chiens sont partis, ils sont partis sans moi.
(A partir d’un texte extrait de Je ne sais pas le nom, de Marcel Cohen )
Comments