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Rodolphe Sigrist

Sur un chemin broussailleux


Paisible promenade dans la vallée où le soleil joue sur la végétation

de l'eau, on entend non loin, rivière, chute d'eau et clapotis

il fait clair et bon ici, on se sent bien, on avance gaiement

dans la forêt la lumière baisse peu à peu et on s'enfonce

Mais d'où venons-nous?

on avance encore, encore

ici

branches

plantes

vert

ici aussi,

ici encore

broussaille

et tout s'épaissit

la couleur

verte

odeurs écorce humide

les sons s'enfoncent aussi

le vent anime tout l'espace, prend le relai de la lumière

et on frôle lentement ici

à côté

une multitude de branchages

là-bas

à nos pieds

à côté

plus de pieds

perdus dans cette masse végétale, élastique et flexible mais on avance

la barrière pèse son poids, on avance pourtant

encore

mais on butte

sur l'obstacle

on chute au niveau du sol

dans l'autre univers, en dessous

sur un chemin broussailleux.

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Edouard Fosse

Les Années Folles.

Vous arrivez en retard. Du bout de la rue vous entendez les premiers sons. Vous n'avez pas le numéro, ni votre téléphone mais la musique vous guide. Après quelques minutes d'attente et la gentillesse d'un voisin vous pénétrez dans l'immeuble. Vous voilà devant la porte d'où s'échappent des morceaux de jazz. Inhabituel, vous vous dites. Vous frappez. Un groom vous ouvre la porte. Inhabituel, vous vous dites. Vous commencez la recherche de vos amis.

Vous interpelez Joséphine Baker qui ne vous répond pas. Au loin vous apercevez Dali qui danse un charleston sur un rythme endiablé. Vous êtes déstabilisé par le bruit qui vient de partout, les danseurs, le groupe de jazz, le bruit au plafond. Et vos compagnons sont introuvables.

Vous décidez tout de même de rester un peu. Vous prenez goût à ce lieu. Un jeune homme vous prête son haut-de-forme et une veste. Les compliments fusent sur ce nouvel accoutrement. Vous oubliez de plus en plus vos amis.

Vous faites la rencontre de Picasso autour d'un verre au bar mais il vous indiffère. Vous êtes obnubilé par une jeune femme située derrière lui. Celle-ci avec son fume-cigarette vous attire sur la piste de danse. Au passage vous notez qu'il y a beaucoup de bruit dans la cage d’escalier, peut-être vos amis.

Vous voilà sur la piste. Vous multipliez les rocks, les twists. Votre cible n'y sera pas pour autant sensible et repartira sans vous dire un mot. Mais vous avez pris goût à cette activité, vous restez. Vous multipliez les danses en compagnie de Mistinguet, Baker et ses amis du Moulin Rouge. Fatigué et convaincu du fait que vous ne verrez pas vos amis ce soir, vous décidez de rentrer.

Vous descendez lentement les escaliers. Vous vous retournez, on vous a appelé. Camille. Vous discutez et vous comprenez qu'un étage vous a séparés pendant toute cette soirée.

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Victor Ostojic

Au Pub

-Les deux pressions.

-Ça va aller ?

-Il attrapa mon épaule et me tendit une des deux bières.

-Elle était si belle.

-Je sais mon pauvre.

-C’est fini…

-Ne t’en fais pas, tu en trouveras une autre.

-Vous en voulez une autre, je peux vous proposer quelque chose de plus fort ?

-D’accord.

-Vous avez vu le match ?

-On regarde.

-Peut-on gagner ?

-Sans aucun doute!

-On ne s’y connaît pas trop.

-Allons nous isoler, là-bas

-Tu as l’air d’un désespéré et sacrément en manque.

-Je le suis.

-Il a profité de ma confiance.

-Je t’avais prévenu.

-But.

-On a marqué !

-Mais qu’est ce qu’on s’en fout.

-Tu me reprochais de ne pas l’aimer.

-J’ai eu tort.

-Ah, l’époque où nous étions deux libertins.

-On a gagné ! On a gagné !

-Ah ce bon vieux temps.

-Il offre la tournée à tout le monde.

-Quel pigeon.

-Un peu comme moi…

-Regarde ce qui arrive.

-Elles sont fraîches.

-Les pressions ?

-Non !

-Hello guys, can we join you ?

-La soirée commence

-On est les champions ! On est les champions !

-Regardez ces deux-là.

-Reviendra-t-elle ?

-Allez ,deuxième tournée pour tout le monde !

-Oh yes ! We love that !

-Arrête et profite.

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Nolwenn Montagny

Il est 5 am à la Havane. Le jour se lève, un air frais vient de la mer. C’est ici, sur ce toit que je me suis endormie, le souffle coupé. Je respire enfin, c’est fini. Soulagement. Mais la ville est encore vide et la rue toujours sombre. Le soleil arrive à l’horizon, il résoudra les problèmes, je l’espère. Il commence à chauffer d’ailleurs. Un oiseau chante.


Il est 10 am, le soleil ne brûle toujours pas mais mes vêtements sont enfin secs. Les rues s’animent depuis deux heures. Je me suis rendormi. On entasse les gravats et les déchets que l’ouragan a déplacés. Les gens s’entraident et veulent vite en finir. Reprendre leur vie là où elle en était. La tempête est derrière.


Il est 12 am, je ne suis toujours pas descendu du toit, je ne veux pas, je suis seul, je ne veux pas. Le soleil brûle.

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Illa Giannotti

XVI, XVII, XVIII ème, bien nés,
Bourbon
À qui appartient ce palais
Spectateur du pouvoir, témoin des manigances

Assistant des traîtrises

Ici le mot est réfléchi
On soupèse, on allège, on allonge, on prolonge

Le Roux, Le Maire, Le Pen, Le Fur
Tous réunis, tous égaux, tous supérieurs
Piliers de la loi, concile du pouvoir

La majesté du lieu, la superbe des hommes

La République est une et indivisible, ses ors aussi

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Jérémie Katidjo-Monnier

Deux gentilshommes jouent à s’entretuer. Les teintes enfantines de leurs costumes scintillent dans le jardin bleuté par la nuit. Les deux fantômes colorés dansent avec précision. Les sabres luisants s’effleurent. Les souffles se répondent. Les regards perçants se provoquent.

Le duel s’agite. Un bras rougit une lame. La partie s’accélère. Le duo flirte avec un nouvel entrain sous les yeux ennuyés d’une dame blonde assise sur un banc. L’obscurité est plongée dans un silence parfait.

Une épée tombe.

Tuer n’est pas jouer

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Jérémie Katidjo-Monnier

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Anne-Laure Serero

Cicerelle,

Atelier 4, sous-marin numéro 666, mercredi matin

J’amarine ma nageoire pectorale d’une épine bic pour t’écrire quelques mots. Des mots doux et des mots salés.

Voilà trois mois que tu as pris le large, laissant derrière toi une épave.
Tous les jours, je guette loin jusqu’au phare, si toutefois tu revenais.
Mais il n’y a jamais rien à l’horizon, et je pleure jusqu’à en faire déborder l’océan.

Ce matin, j’ai émergé de l’eau, le cœur lourd comme une baleine. J’ai fait ce rêve terrible dans lequel tu ne me reconnaissais pas. J’étais pourtant bien là, en écailles et en arêtes.
Je bullais ton nom et nageais autour de toi.

J’ai alors cru à un poisson d’avril, que tu jouais au clown pour me faire rire.

Muette pourtant, tu étais devenue une carpe, faisant de moi ce poisson clown, un clown triste.

Je te serre fort la pince,

Lorette

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Pauline de Vathaire

Un ancien officier de marine retire sa chemise, le portait d'une jeune femme est tatoué sur son dos. Ses traits ont la délicatesse et la substance d'une apparition fantasmée. Instinctivement, il passe le bout des doigts sur son omoplate, préservant pour lui seul l'identité de ce visage. Celle qu'il a dans la peau.


À l'âge de 39 ans, le fossoyeur du cimetière de Nantes dut mettre en terre le cercueil de sa propre mère. Le lendemain il se fit tatouer son portrait, un hommage personnel à celle qui l'avait porté. Aujourd'hui les plis de sa peau font mouvoir le visage maternel.


Elle observe le dos de son mari, croise le regard d'encre qui représente le sien. Elle compare ses traits à ceux du portrait qu'il s'est fait tatouer et se reconnaît sans pouvoir déterminer si cela lui ressemble. Un miroir qui n'en est pas un. Il lui demande ce qu'elle en pense.


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Hortense Prot

Je sors de chez moi, il fait froid et sec, je prends beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour parcourir les cent mètres qui me séparent de la bouche du métro. La boulangerie est ouverte, l’odeur du pain se mêle aux fumées de cigarettes des premiers clients du café. Les usagers de la rame précédente ont fini d’évacuer, l’escalier redevient presque accessible. Je me glisse entre les deux donneurs de journaux pour atteindre les tourniquets, nous sommes le premier du mois, la queue au distributeur constitue un obstacle de plus. J’arrive sur le quai, Pereire, direction Gallieni, une minute d’attente. La rame arrive, les portes s’ouvrent, peu de gens descendent. Je monte, vois un strapontin de libre, m’avance, une petite femme brune s’y assoit, je suis entrainée au fond du wagon. Les portes se ferment. Les mains se frayent un chemin pour se greffer à la barre. J’aperçois la petite brune se recoiffer, dérouler son écharpe et sortir un livre. Le travailleur en costume sombre à ma gauche, dont je ne peux voir le visage, met ses écouteurs. Wagram, Malesherbes, les portes ne s’ouvrent pas, impossible d’échapper au trop plein de parfum et aux souffles moites. Villiers, les portes s’ouvrent, l’équilibre précaire est mis à mal par un homme qui traverse la masse compacte en jouant des coudes. Des nouveaux entrent, et tentent de se faire une place pendant que les portes se referment. Dans l’interstice de deux manteaux je fais le compte, plus que deux stations. Europe, je scrute le quai, la rame s’arrête, les portes ne s’ouvrent pas, aujourd’hui on échappera aux contrebasses des élèves du conservatoire. Saint-Lazare, la pression est à son comble, les portes s’ouvrent, le contenu du wagon se déverse sur le quai, je m’extirpe, me dirige machinalement vers l’escalier menant au quai de la ligne douze, pas vraiment pressée que ça recommence, déjà impatiente de me retrouver à l’air libre.

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Léa Laulhère

Passez votre regard au travers. Plongez dans les différentes strates du bâti. Deux façades de verre, et en retrait, un grand volume tout en verre, lui aussi. Entre les deux, un jardin, presque irréel, sublimé et protégé par son bouclier transparent. Pourtant, au centre, ce bouclier s’ouvre et s’incline devant le majestueux cèdre centenaire. Passez, faufilez-vous à l’intérieur. La rue s’estompe, le vert vous entoure et, enfin, la Fondation Cartier vous accueille dans son antre. Vous êtes dans le rectangle de verre, à l’intérieur vous êtes conscients de l’extérieur. Le vert vous entoure. Au-dessus, la lumière, au-dessous, l’obscurité. Entamez votre descente, les marches mobiles vous guideront. L’éclairage change, révélateur de trésors cachés. L’espace varie, se découvre, les yeux scrutent, avides de connaissance. C’est fini. Remontez, la lumière est différente, vos pupilles se contractent vous laissant un moment étourdi. Sortez de ce rectangle de verre, quittez ce vert environnant, et rejoignez le Boulevard Raspail, mais soyez prudents, le retour à la ville peut être violent.

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Illa Giannotti


Notre vue s'étend, se distend, se dilate. Un arbre, un autre, une vitre, une friche, du vide, une œuvre, un reflet, un secrétaire, du verre, de la pierre ; on voit tout, on voit partout.


261 Boulevard Raspail 75014 Paris



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Louis Falcon de Longevialle

Une foule

Certains attendent assis sur une chaise, les autres sont debout ou assis par terre dehors. Ils sont père ou mère de famille, tous réunis dans cette salle sombre et glauque pour les mêmes raisons. Chacun tient un ticket dans sa main, qu'il ne cesse de tripoter. Tout le monde se regarde, à l'affût de l'appel sonore de la secrétaire de l'organisme, ils essaient d'observer le numéro de passage de l'autre. Les visages se tendent, se déforment, un homme d'une quarantaine d'années, le regard paumé, se gratte la barbe puis se ronge les ongles. Personne ne parle et on entend les dents qui grincent, les doigts qui craquent, les pieds qui tapotent le sol. Tout les regards se fixent sur ces petits gestes oppressants, l'ambiance qui règne est insupportable, la tension est lourde, tout le monde est sur le qui-vive prêt à bondir dès qu'ils sera appelé. Une voix se fait entendre, c'est la secrétaire, les personnes qui attendaient dehors accourent dans la salle déjà pleine pour entendre le numéro. Un calme s'installe, tout le monde est immobile. Numéro 168 ! une personne se lève et se fraye un chemin dans le mouvement de foule de la salle qui se vide. Chacun retourne à sa place, des soupirs et des insultes des personnes exaspérées se font entendre, je me rassois.

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Rodolphe Sigrist


MARIE-THERESE KIEBER, un mètre quatre-vingt, quatre-vingt dix kilos, pointure quarante-cinq, gérante d'un camping,"Schoenau-plage" en Alsace dans le Haut-Rhin. Le lac naturel autorisé à la baignade lorsque le maître nageur est présent, attraction principale du commerce de MARIE-THERESE KIEBER. MARIE-THERESE KIEBER se déplaçant énergiquement. La sonnerie de l'accueil en trois notes diffusée par haut-parleurs dans tout le camping de MARIE-THERESE KIEBER. Les têtes de brochet et de carpe suspendues tels des trophées à l'entrée du bureau d'accueil de MARIE-THERESE KIEBER. Les dizaines d'animaux empaillés et les bois de cervidés dans le salon de MARIE-THERESE KIEBER Les clients souvent allemands, suisses ou russes qui sonnent à l'heure où MARIE-THERESE KIEBER déjeune. Les clients qui viennent s’informer à propos des jetons de douche dont le mode d’emploi, sous leurs yeux, en caractère gras, est déjà affiché par MARIE-THERESE KIEBER. Le "Gottvertami", juron alsacien voulant dire "nom de dieu", que MARIE-THERESE KIEBER hurle cent fois par jour. La gestuelle de MARIE-THERESE KIEBER. La sensibilité de MARIE-THERESE KIEBER. L'accent de MARIE-THERESE KIEBER. La musique folklorique qu'écoute MARIE-THERESE KIEBER sur son poste de radio. Les longs cheveux blonds très clairs et noués que MARIE-THERESE KIEBER arbore tels une crinière. Le regard bleu vif et perçant de MARIE-THERESE KIEBER. Les habits toujours extrêmement colorés et collants qui soulignent la gourmandise et l'énergie de MARIE-THERESE KIEBER. Le grand mobile-home aménagé par MARIE-THERESE KIEBER .Les poules de MARIE-THERESE KIEBER. Les œufs encore tièdes que MARIE-THERESE KIEBER va chercher tous les deux jours à cinq heure dix au poulailler. Le manque de temps de MARIE-THERESE KIEBER. Les heures que MARIE-THERESE KIEBER consacre malgré tout à cuisiner des plats hypercaloriques pour sa famille et quelques clients privilégiés. MARIE-THERESE KIEBER.


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Agathe Duval

JULIETTE MOLINA née de père inconnu. Les privations de JULIETTE MOLINA concernant tout ce qui se rapporte de près ou de loin à la société de consommation. JULIETTE MOLINA lisant la bible à sa grand-mère chaque premier janvier. Les ânes de JULIETTE MOLINA. La montée sur Paris de JULIETTE MOLINA. L’effarement de JULIETTE MOLINA devant la multitude de publicités et de marques. Les achats compulsifs de JULIETTE MOLINA. JULIETTE MOLINA contrainte de ne manger qu’une fois par jour pour équilibrer ses dépenses. La maigreur de JULIETTE MOLINA. JULIETTE MOLINA vendant ses vêtements, pour la plupart jamais portés, libérant de moitié sa petite chambre de neuf mètres carrés. JULIETTE MOLINA tentant de créer sa propre ligne de vêtements. Le pull à ponpons de laine orange de JULIETTE MOLINA. Les rencontres douteuses dans des endroits peu fréquentables de JULIETTE MOLINA. Le frère de JULIETTE MOLINA soigné pour des crises de démence. JULIETTE MOLINA déclarant : Je n’aurai ni mari, ni enfants.


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Jérémie Katidjo-Monnier

Sur le terrain

Un camion jaune immobile sur le sable. Derrière lui un homme regarde le ciel blanc, un autre au polo rouge marche lentement, désabusé. Un garçon bruni par le soleil leur tourne le dos. L’enfant crie. Ses yeux se sont brouillés. Des larmes, peut-être. Il crie pour qu’on vienne. Le regard de Baschi est perdu mais il comprend le désordre sourd autour de lui.

Un père est là, sur le sol. Baschi le tire difficilement par les pieds. Deux hommes jeunes l’aident. Ils se courbent ensemble pour tenir chacun un bras. Ils sont trois, ils étaient quatre. Ils ne se connaissaient pas. Il n’y a nulle part où aller. Il faut partir vite avant que les avions reviennent. Les immeubles blêmes ont disparu derrière un brouillard poudreux.

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Charles Ober

Et l'enfant sans école,

et la chambre de l'adolescent qui s'effondre,

et ceux qui auront perdu jusqu'à leur rue,

et un autre, qui ramasse le cadre intact de la famille disparue,

et la veille femme, qui contemple un avenir incertain,

et la jeune fille, que l'on voit courir dans tous les sens,

et les corps inertes qui s'animent une dernière fois pointant celui-là, encore debout.

Tout ceux-là ne rentreront pas chez eux.

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Emma Bricet

Choses que je ne sais pas nommer

(1) Je suis de différents tons de beige. Je suis composé de centaines de boules en bois, de
un à deux centimètres de diamètre, reliées par des fils métalliques. J’épouse la forme du
corps humain, depuis le cou jusqu’au genou dans les véhicules.

(2) Je suis un banc public traditionnel, planches de bois et structure en fonte, conçu pour
une seule personne.

(3) Je suis de couleur blanc crème. J’ai la forme d’un parallélépipède rectangle dont l’une
des arêtes est rabotée. Je m’accroche aux feux tricolores, à un mètre du sol. Lorsque je
suis actionné, j’enclenche un signal sonore qui informe les aveugles que le feu du passage
piéton est au vert.


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Emma Bricet

Paris, le 19 avril 2012.

Marteijn,

Toutes ces années passées sans nouvelles… il est temps d’y mettre un terme.
Il y a deux semaines, pour le dimanche de Pâques, nous étions nombreux à Andilly. Oma,
Opa, Tante Sylvie, Camille, Roxane, Théo, mes parents, ta mère Wally et moi. Oma nous
avait préparé son fameux rôti de boeuf en croûte. La viande était très saignante et la pâte
feuilletée fine et croustillante. Camille, ta mère et moi divaguions sur des sujets sans grand
intérêt, heureuses de nous retrouver dans ces rares moments. Je profitais d’un silence pour
demander de tes nouvelles auprès de ta mère. Elle nous affirma que depuis que tu étais
père, tu suivais un chemin plus droit. Toi, un chemin plus droit ? Cela nous fit beaucoup rire.
Elle nous parla longuement de Jasmine et Léon, de leurs mères absentes, de Mempis Mani,
de la fatigue et du stress là-bas. Alors qu’elle enchaînait sur un autre sujet, je me rendis
compte que je ne savais même pas quel âge tu avais. Vingt-sept me dit-elle. A quand
remonte notre dernière rencontre ? Dix ans ? Peut-être plus ? Tu t’en souviens toi ? Tu
devais avoir une quinzaine d’années, et moi, autour de dix ans. Nous avions loué un grand
gîte à proximité du Mont Saint Michel, pour fêter les soixante ans de Franky. La famille était
au grand complet. Tante Aneke et Franck étaient même encore parmi nous. Il y avait un
nombre incroyable de cousins, et pourtant, toi et moi, nous passions notre temps ensemble,
entre fous rires, course-poursuites et pétards dans les dunes. Je garde un souvenir
impérissable de ces moments. Dans quelques mois, nous aurons enfin l’occasion de nous
revoir et d’en partager de nouveaux. D’ici-là, fais attention à toi, Jasmine et Léon.
L’infini des bisous

Emma

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Valérie Lemonnier

Objets que je ne peux pas nommer

Ils sont en plastique, blanc sale, de forme triangulaire et d'une vingtaine de centimètres de haut
environ. Fixés au sol ils servent à ralentir les voitures en réduisant la largeur de la route.
Placés alternativement à droite et à gauche dans les rues à sens unique, ils empêchent les
automobilistes d'accélérer et créent des chicanes qui permettent d'y définir des places de
stationnement.

Pour toutes les personnes qui aiment ouvrir les portes à grands coups de pied mais n'osent pas, de
peur d'abîmer le mur qui se trouve derrière, il y a cette invention:
Comme un clou fixé au sol, dont l'extrémité est entourée de caoutchouc, pas plus gros qu'une noix.
Il est situé de manière à empêcher la porte de s'ouvrir plus, et la poignée de toucher le mur.
(Malheureusement quand la porte est ouverte avec trop de force, elle rebondit sur le caoutchouc, et
revient dans la tête de celui qui vient de l'ouvrir).

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